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Actualités Recensions Religion

La fin d’un monde

Éditeur ‏ : ‎ Albin Michel (5 mai 2021)
Langue ‏ : ‎ Français
Broché ‏ : ‎ 528 pages
ISBN-10 ‏ : ‎ 2226435204
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2226435200
Poids de l’article ‏ : ‎ 720 g
Dimensions ‏ : ‎ 15.5 x 3.7 x 24 cm

Avec La fin d’un monde, Patrick Buisson livre une œuvre d’une densité rare, éclairé par un style de grande qualité. Dans une première partie, l’auteur dit son désarroi devant la disparition de la civilisation paroissiale et rurale qui était celle de la France jusqu’aux décennies 1970-1980. Dans la deuxième partie, P. Buisson raconte ce qu’il appelle le krach de la foi ; le catholicisme était appelé à devenir une religion minoritaire. Enfin, l’auteur revient sur la fin traditionnelle du père, un rôle qui a tendance à s’évanouir, par exemple avec la PMA. Les chapitres consacrés à l’évolution de l’Eglise catholique, au cours des années 1960-1975, sont l’occasion d’une ample réflexion sur les suites du concile Vatican II et sa réception parmi les simples fidèles. Sans mettre en cause les grands textes conciliaires, l’auteur estime que, mal reçu, le concile Vatican II a désemparé nombre de fidèles. Appliqué dare-dare par une nouvelle génération de prêtres désireuse de débarrasser la foi de la gangue de conformisme qui affadissait le sel de l’Evangile, Vatican II a dérouté les gens en leur donnant le sentiment que bien des acquis se trouvaient relativisés. Bien que trop unilatérale, discutable, la thèse mérite d’être débattue. Cet ouvrage est remarquable de culture et d’intelligence.

Patrick Buisson, La fin d’un monde, Albin Michel, 2021, 523 pages, 22.90€

L’extrait : « Vieux d’environ cent mille ans, l’homo religiosus est entré en phase terminale. La croyance en un au-delà de la mort s’estompe en parfait synchronie avec le désir de transmettre la vie qui, lui aussi, est en chute libre. » (p. 13)

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Histoire Recensions

La malédiction de Svetlana

Broché : 554 pages
Editeur : Albin Michel
Collection : LITT.GENERALE
Langue : Français
ISBN-10 : 2226328602
ISBN-13 : 978-2226328601
Dimensions : 22 x 3 x 15 cm

 La malédiction de Svetlana

Innombrables et souvent de qualité sont les biographies de Staline. Tous les pans de sa vie ont été maintes fois passés en revue. On en sait moins, en revanche, à propos de sa famille, de ses enfants surtout. La copieuse biographie que Beata de Robien a consacrée à la fille de Staline, Svetlana, vient combler un vide. En des chapitres courts, aidée d’un style nerveux, Beata de Robien fait entrer le lecteur dans l’intimité de la vie familiale du plus grand tyran du XX° siècle. Chose assez curieuse, les premières années montrent en Staline un père attentionné, capable de se montrer tendre à l’égard de sa dernière-née, sentiment qu’il n’a pas montré avec ses fils Iakov et Vassili. Un attachement réciproque tisse des liens d’affection entre le maître du Kremlin et sa fille chérie. Mais la paranoïa qui saisit le dictateur à la fin des années 1930 sonne le glas de cette  liaison. Les tensions qui saisissent l’Urss ont à la longue un effet délétère sur une Svetlana qui, dans sa vie privée, connaît échecs et désillusions. Au milieu de ses aventures galantes, après plusieurs mariages qui sont autant d’échecs, elle réalise qui est vraiment son père et ce à quoi ressemble l’Urss : une vaste prison à ciel ouvert dans laquelle la vie d’un homme ne vaut pas un kopeck. Profitant d’un séjour en Inde, en 1964, elle décide de rompre définitivement avec sa patrie pour demander l’asile politique aux Etats-Unis. Son histoire américaine ressemble à la vie qu’elle menait jadis en Union soviétique. A la fois instable, colérique et généreuse, elle s’enferre dans une vie quotidienne d’une absolue médiocrité. Quatre mariages ratés et trente-sept déménagements montrent à quel point le bonheur n’était pas fait pour Svetlana.

Le récit très documenté de Beata de Robien montre à quel point une malédiction s’est attachée à tous ceux qui fréquentaient de près Staline. Le bonheur les fuyait constamment.

 

Beata de Robin, La malédiction de Svetlana, Albin Michel, 2016, 553 pages, 24 €

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Actualités Recensions

L’art de la marche

Broché : 226 pages
Editeur : Editions Albin Michel (4 mai 2016)
Collection : LITT.GENERALE
Langue : Français
ISBN-10 : 2226326065
ISBN-13 : 978-2226326065
Dimensions : 20,5 x 2 x 14 cm

 L’art de la marche

Ils sont de plus en plus nombreux à déguerpir, à fuir le monde bruyant et animé qui nous environne, pour marcher, s’emplir les poumons de l’air de la liberté. Que l’on soit pèlerin de Compostelle ou marcheur au long cours, c’est là le sentiment qui domine. S’affranchir du temps, de l’espace, des préoccupations journalières, il n’y a rien de mieux en matière de liberté. Lorsqu’il quitte Paris pour rejoindre une cabane située au fin fond de la Sibérie, c’est à l’accomplissement d’une liberté pleine et entière qu’aspire Sylvain Tesson. L’écrivain Olivier Bleys, qui livre son témoignage autour de L’art de la marche, est titillé par le même besoin. S’ajoute chez lui, semble-t-il, le goût de rompre la monotonie du quotidien en s’affligeant maux et tracas. L’auteur s’est donné comme défi de faire le tour du monde par étapes annuelles. Tous les ans, durant l’été, Olivier Bleys accomplit un périple de plusieurs centaines de kilomètres : d’Albi à Lyon, puis de Lyon à Alberville, d’Alberville à Andermatt en Suisse… Commencé à Albi, le récit qu’il livre ici s’achève en Hongrie, à quelques encablures de l’Ukraine. Dans un style délié, Olivier Bleys fait valoir ses talents de conteur… et de marcheur. Le périple qu’il accomplit, aussi loin que possible de la civilisation, atteste de réelles qualités physiques. Il s’avère que, même dans notre petite Europe, il est possible de vivre l’aventure. Pour ce faire, mieux vaut choisir de longues distances et préférer l’altitude et les sommets au cours plus rapide et plus sûr – mais plus encombré et plus pollué ! – que les vallées. Quand trouver de l’eau s’avère une tâche redoutable, le récit passionnant d’Olivier Bleys fait prendre conscience du confort qu’offre la civilisation.

Surgissent ici et là, cerise sur le gâteau d’un récit plein de panache, de pertinentes réflexions sur l’aménagement du territoire, pour dénoncer par exemple cette surenchère de panneaux, chicanes et dos d’âne qui défigurent nombre de nos villages. Un magnifique récit.

 

Olivier Bleys, L’art de la marche, Albin Michel, 2016, 227 pages, 16€

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Recensions Religion

La « famille chrétienne » n’existe pas : L’Église au défi de la société réelle

Broché : 220 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (2 septembre 2015)
Collection : SPIRITUALITE
Langue : Français
ISBN-10 : 2226316361
ISBN-13 : 978-2226316363
Dimensions : 19 x 1,6 x 12,5 cm

 La « famille chrétienne » n’existe pas

Habitué aux travaux bibliques, André Paul a laissé la théologie pour s’intéresser de près au synode romain de 2014 et 2015 consacré à la famille. Le catholique qu’il est regrette que les pères synodaux n’aillent pas suffisamment loin dans leur souci de réforme, notamment en ce qui concerne l’accueil des personnes divorcées-remariées et homosexuelles. La faute, selon lui, à cette très vieille idée selon laquelle il existerait une « famille chrétienne », une famille type, idéale, réunissant en son sein idéal de vie, grâce et sainteté. Or, nous dit l’auteur, cette famille hors-sol, chimérique et fantasmée, n’existe tout simplement pas. Notant le désir du pape François et de certains évêques de dépoussiérer des pratiques ecclésiales qui font trop la part belle à une discipline qu’il juge surannée, André Paul regrette le poids que continue de faire peser sur les pratiques pastorales une morale hantée par le péché et le sexe. Après avoir dénoncé cette famille irréelle souhaitée par l’institution ecclésiale, André Paul reproche à cetet dernière d’accorder trop d’importance au sexe, pas assez à l’amour, oubliant au passage que Jésus a combattu le modèle de la famille antique dans laquelle l’épouse pouvait être répudiée au moindre saute d’humeur de son mari. Cet éloignemnet de l’Evangile, il le retrouve dans le ton de certaines déclarations officielles où l’empathie et la compréhension cèdent la place à la commisération.

A travers les paroles dures qu’il adresse à l’institution, l’auteur ne fait rien d’autre que souhaiter une approche plus sympathique de l’Eglise à l’égard de la société. L’évangélisation ne gagnera rien de condamnations et stigmatisations. Dans son essai trop court, on regrettera que l’éminent bibliste fasse fi des éléments canoniques et historiques qui ont assuré la stabilité du mariage en Occident. Les choses ne sont jamais simples. Le souci très louable de l’auteur eut été mieux servi s’il avait consenti à regarder l’œuvre de grands anciens comme Jean Gaudement et Gabriel Le Bras, deux spécialistes du mariage aujourd’hui décédés et dont les travaux mettent en lumière la complexité de l’édification du sacrement de mariage, clé de voûte de la famille durant des siècles.

 

André Paul, La « famille chrétienne » n’existe pas, Albin Michel, 2015, 208 pages, 15€

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Portraits Recensions

C’est chose tendre que la vie : Entretiens avec François L’Yvonnet

Broché : 544 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (2 septembre 2015)
Collection : Itinéraires du savoir
Langue : Français
ISBN-10 : 222631489X
ISBN-13 : 978-2226314895
Dimensions : 22,5 x 3 x 15 cm

 C’est chose tendre que la vie

Tenter de résumer un livre aussi copieux est une gageure. Philosophe se définissant comme athée et fidèle (à la culture judéo-chrétienne), André Comte-Sponville est un de nos plus grands philosophes, en tout cas l’un des plus faciles à lire et à saisir. Contrairement à tant d’autres, voilà quelqu’un qui se refuse à jargonner et qui essaie de donner le goût de la réflexion et de la pensée. Dans ce livre d’entretiens menés par François L’Yvonnet, l’auteur de La sagesse des Modernes revient sur les sujets qui l’auront le plus marqué, en tout cas ceux qu’il aura travaillé avec autant de constance que de gourmandise : le bonheur, l’avenir des civilisations, l’art, la morale, l’éthique… On n’est pas obligé de suivre le philosophe en tout et, par exemple, il me semble qu’il prête à des valeurs très occidentales comme les droits de l’homme et la laïcité une aura qu’elles n’ont certainement pas sous d’autres cieux. Cela dit, comment ne pas être charmé par la culture et la mesure d’un intellectuel qui préfère Montaigne à Nietzsche et Pascal à Hegel. A maintes reprises Comte-Sponville dit son incroyance, mais il le dit à sa façon, belle, lucide et tendre. C’est qu’il demeure fidèle au terreau judéo-chrétien dans lequel il a grandi et mûri. Prêtant beaucoup de qualités aux sagesses orientales, A. Comte-Sponville insiste sur son attachement aux valeurs chrétiennes, non parce qu’elles seraient absolues, « mais parce qu’elles sont conformes à notre désir d’humanité, de justice, d’amour. » (p. 179) Avec modestie, il tente de tracer le chemin qui, grâce à la sagesse (surtout celle des Anciens), espère mener au bonheur, but de toute vie humaine. Alors, à quoi sert la philosophie ? A mieux vivre, répondent les philosophes et Comte-Sponville avec eux. Le but recherché, contrairement à ce que veut faire croire la doxa contemporaine, ne passe ni par la consommation ni par le divertissement. La sagesse, « c’est d’aimer la vie telle qu’elle est, telle qu’elle passe, heureuse ou malheureuse… » (p. 216). Pour avoir à ne pas se poser la question, le contemporain cherche l’oubli dans la futilité et le divertissement. C’est oublier que la vie est tragique : il y a trop de fragilité en nous et trop de dureté dans le monde. « Sagesse de Montaigne : ‘C’est chose tendre que la vie, et aisée à troubler… » Un superbe livre, plein de tendresse, d’ « humanité désolée et fraternelle ».

 

André Comte-Sponville, C’est chose tendre que la vie, Albin Michel, 2015, 538 pages, 24€

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Histoire Recensions

Le drame d’Azincourt

Broché : 250 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (2 septembre 2015)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10 : 2226318925
ISBN-13 : 978-2226318923
Dimensions : 22,5 x 2 x 14,4 cm

 Le drame d’Azincourt

La célébration de l’année 1415 a été occultée par d’autres commémorations : la bataille de Marignan (1515), la mort de Louis XIV (1715), la bataille de Waterloo (1815)… Mais on aura fait peu de cas de l’anniversaire de la défaite d’Azincourt (1415), qui allait durablement marquer l’inconscient collectif des élites et du peuple de France. Contrairement à la plupart des ouvrages centrés sur un événement militaire, le récit de la bataille arrive ici au début de l’ouvrage, façon de bien montrer que cette « étrange défaite », comme disait Marc Bloch, est à l’origine d’un processus qui faillit emporter l’Etat et la conscience nationale naissante. Après les déroutes de Crécy et de Poitiers face au même ennemi anglais, on aurait pu penser que la noblesse française pouvait conduire intelligemment une bataille. Mais les mêmes causes (dévalorisation de l’ennemi, volonté d’en découdre coûte que coûte, ignorance de la technique anglaise basée sur une archerie puissante, etc.) produisant les mêmes effets, c’est une part notable de la noblesse de France qui disparaît dans la bataille. Une grande partie de l’élite militaire et politique de la nation est balayée, ce qui ouvre grand la porte aux ambitions anglaises désireuses de recouvrer les territoires perdus, en Normandie et en Guyenne, et à l’abaissement de la royauté dont se prévalent certains grands comme le duc de Bourgogne. Un malheur ne venant jamais seul, la guerre civile se déclenche entre forces royales (Armagnacs) et tenants des forces centrifuges (Bourguignons). Quant à l’Aquitaine et à une bonne partie du nord du territoire, elles sont administrées directement par les Anglais. Comme en 1940, c’est l’Etat lui-même qui est touché. En succédant au roi fou Charles VI, Charles VII, le roi de Bourges, met toute sa volonté à expulser l’Anglais et à redonner tout son lustre à la couronne de France. Dans son récit fort bien mené, Valérie Toureille raconte la persévérance d’une minorité (Charles VII, Jeanne d’Arc, des capitaines comme Dunois et Xaintrailles) afin de restaurer l’Etat dans toute son indépendance. Fait majeur, c’est de cette époque que date le nationalisme, ressort nécessaire pour la constitution pleine et entière de la nation. Idée abstraite pour beaucoup, le royaume de France dessinait de plus en plus nettement les contours d’une France dont nous sommes en grande partie redevables. Valérie Toureille a mené de main de maître l’histoire de cette curieuse défaite et a su tirer des conclusions dont, six siècles après, nous continuons à être les héritiers.

Valérie Toureille, Le drame d’Azincourt, Albin Michel, 2015, 232 pages, 18€

 

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Actualités Recensions

Chine, l’âge des ambitions

Broché : 493 pages
Editeur : Editions Albin Michel (25 mars 2015)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10 : 2226312625
ISBN-13 : 978-2226312624
Dimensions : 24 x 3,5 x 15,5 cm

 Chine, l’âge des ambitions

Ayant passé plusieurs années en Chine, Evan Osnos livre un portrait saisissant d’un pays en pleine mutation. A travers une série de portraits de Chinois (artistes, internautes, etc.) qu’il a fréquentés durant son séjour, Evan Osnos raconte la Chine d’aujourd’hui, un pays qui vient de connaître de formidables changements en peu de temps. Dans une première partie, l’auteur décrit la réalité du boom économique, avec tout ce qu’il a de vertigineux, ses aspects positifs (par exemple l’accroissement du niveau de vie) et négatifs comme la montée de l’égoïsme et de l’individualisme. Pays paradoxal mélangeant économie de marché et dictature du Parti unique, sa situation génère une opposition qui se manifeste essentiellement sur le net. Comment un pays aussi ouvert sur le monde peut-il poursuivre à censurer et à museler ses opposants ? En dernier lieu, E. Osnos raconte « comment les aspirations de la nouvelle classe moyenne chinoise se traduisent par la quête de nouvelles valeurs » (p. 18). Fourmillant de détails anecdotiques, voilà un livre qui se laisse facilement saisir mais, il faut bien l’avouer, on le quitte avec des idées assez embrouillées. Qu’est-ce que la Chine aujourd’hui ? Paradoxes et contradictions sont si nombreux qu’il ne peut être question de les embrasser d’un seul coup. Nouveauté et modernité sont partout présentes, la tradition aussi. Des démocrates se lèvent en faveur de la démocratie, mais le nationalisme reste puissant. Internet connaît une explosion frénétique, mais le contrôle étatique ne relâche jamais son emprise. Bref, il est bien difficile, avec toutes ces contradictions, de savoir où va la Chine. Ce qui est certain, c’est que l’industrialisation folle des dernières décennies a créé des ruptures dont les séquelles risquent de demeurer. La corruption se situe à un niveau si élevé qu’on peine, ici, à s’en faire l’exacte mesure. Malgré la sévérité des peines judiciaires, la confusion entre affaires et politique a atteint un niveau tel que certains, prenant conscience du vide généré par la course au temps et au profit, se tournent vers des philosophies et religions ayant fait leur preuve, bouddhisme et christianisme pour commencer.

Un livre important pour comprendre le parcours de cet immense et atypique pays.

 

Evan Osnos, Chine, l’âge des ambitions, Albin Michel, 2015, 496 pages, 25 €

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Recensions Religion

Histoire du blasphème en Occident (XVI°-XIX° siècle)

Broché : 320 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (6 mai 2015)
Collection : Bibliothèque de l’évolution de l’humanité
Langue : Français
ISBN-10 : 2226253858
ISBN-13 : 978-2226253859
Dimensions : 19 x 1,2 x 12,7 cm

 Histoire du blasphème en Occident (XVI°-XIX° siècle)

Ouvrage à visée historique, cette Histoire du blasphème en Occident répond indirectement à une interrogation très actuelle : Comment se fait-il que dans nos sociétés d’incroyance généralisée on accorde autant d’importance au blasphème ? Se peut-il qu’il soit le havre ultime d’une liberté de conscience chèrement acquise à l’encontre des religions révélées ? En effet, l’histoire du blasphème est intimement liée à celle des monothéismes, Bible et Coran prohibant l’usage injurieux du nom de Dieu. Dans le christianisme, les Pères de l’Eglise ne mirent pas longtemps à intégrer le blasphème à la liste des péchés graves. Aux XVI° et XVII° siècles, les Eglises pourchassent inlassablement le blasphème. Durant les guerres de religion, ce dernier prend une coloration différente car il devient synonyme d’hérésie. Pour un catholique, un protestant est forcément blasphémateur et vice-versa. Peu à peu, avec la naissance de l’Etat moderne, les puissances séculières vont s’emparer de l’interdiction sous prétexte que le blasphémateur contrevient à l’ordre social. Par la suite, la position des hiérarchies et des théologiens s’adoucira, distinguant par exemple le blasphème et l’esprit de blasphème, « l’une pouvoir recevoir le pardon, l’autre non » (p. 192). Si le blasphème est toujours condamné par les instances religieuses, le sens de cette condamnation n’est plus le même qu’autrefois. L’exemple le plus évident est produit par les interdits lancés par les responsables religieux, chrétiens, juifs ou musulmans, lorsque radicaux, fondamentalistes et libres penseurs s’en prennent à l’image même de Dieu : en mettant en avant un Dieu vengeur et cruel, ne blasphèment-ils pas le nom de Dieu ? La solide étude d’Alain Cabantous nous rappelle avec bonheur que le « péché de langue » subsiste encore dans les sociétés contemporaines. Instauré en vue d’adoucir les mœurs, il a pris, avec la mondialisation, une coloration autre : désormais il s’agit moins de montrer que l’on est un esprit fort que de dévaloriser la figure de l’autre.

Alain Cabantous aura réussi à montrer qu’ « avec le blasphème, il s’agit de prendre la mesure de la relation entre le divin et l’humain, de saisir la limite entre deux mondes coexistants et pourtant de plus en plus distincts dans l’approche spirituelle de l’Europe moderne. »

 

Alain Cabantous, Histoire du blasphème en Occident, Albin Michel, 2015, 340 pages, 16.50 €

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Mémoires Recensions

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas

Broché : 272 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (27 août 2014)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10 : 2226256881
ISBN-13 : 978-2226256881
Dimensions : 22,5 x 2 x 14,5 cm

 Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas

A l’âge de 84 ans, il n’était pas étonnant que Paul Veyne, l’un de nos plus grands spécialistes de l’Antiquité romaine, songe à livrer ses mémoires. D’emblée, une petite déception. On pouvait en effet s’attendre à un livre plus exhaustif et plus bavard de la part d’un de nos plus grands historiens, qu’il racontât par exemple la genèse et le travail qui ont accompagné ses principales œuvres. Or, Paul Veyne a choisi de raconter l’homme qu’il était et qu’il demeure ; il a refusé de se révéler en historien prenant la pose à l’ombre d’une œuvre considérable tant par son ampleur que par son originalité (N’est-il pas l’un des premiers à avoir dépoussiérer l’image des gladiateurs, « des hommes libres, passionnés par leur métier et la violence » – page 70). La trame chronologique choisie par notre auteur s’efface peu à peu au profit de ses appétences et de ce qu’il juge ou jugeait « intéressant » : l’Italie, dont il est tombé amoureux fou du catalogue artistique (voir son Musée imaginaire paru chez Albin Michel), l’alpinisme, la Rome antique… Il s’attarde plus sur son adhésion au Parti communiste qu’à sa période de formation à Normale Sup. En fin de compte, Paul Veyne a été militant au PCF comme il était dans la vie : une sorte de grand adolescent voyant généralement les choses à distance, peu convaincu et pas du tout servile… La fin du livre se clôt sur les drames qui l’ont touché de près, comme le suicide de son fils. Mais, peut-être inspiré par les philosophes antiques, il évite regrets et remords pour mieux se souvenir des moments heureux.

La religion enfin. En disant son regret de ne pas être croyant, Paul Veyne fait cependant montre d’un certain sens religieux. Il dit par exemple son affection pour sainte Thérèse d’Avila, son attachement à l’Evangile de Jean, mais refuse d’adhérer au dogme et à l’éthique catholiques. Le rebutent divers articles du Catéchisme de l’Eglise catholique. Il y a du Lucien Jerphagnon chez Paul Veyne : l’attrait pour la philosophie antique païenne va de pair avec une inclination certaine pour le message du Christ et à une attention convaincue à l’égard de la religion chrétienne, vue comme une « ensorceleuse que n’égale aucune autre religion au monde ».

 

Paul Veyne, Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Albin Michel, 2014, 260 pages, 19.50 €

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Recensions Témoignages

L’Oural en plein cœur : Des steppes à la taïga sibérienne

Broché: 250 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (30 avril 2014)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10: 2226256814
ISBN-13: 978-2226256812
Dimensions : 20,4 x 13,8 x 2,2 cm

 L’Oural en plein cœur

En septembre, chacun se fait plaisir en racontant à ses collègues de travail le ou les voyages qu’il a effectués durant la période estivale : « J’ai fait l’Italie », dit l’un ; « moi le Maroc » répond son voisin, et ainsi de suite. Ce genre d’activités de masse, planifié et encadré, ces soi-disant voyages sont-ils encore du voyage ? Ils en ont l’apparence, mais ne sont au final que des ersatz mal fagotés. Astrid Wendlandt fait partie des vrais voyageurs, aventuriers prêts à plaquer le confort quotidien pour se risquer à l’imprévu et au dépaysement total et soudain. Journaliste « globe-trotteuse », amoureuse d’un Russe qui l’avait jadis éconduite, elle a décidé de risquer le tout pour le tout et de le rejoindre. Problème : ce Russe n’habite pas à Moscou ou Saint-Péterbourg, villes cosmopolites qui font maintenant partie des lieux habituels de visite, mais dans l’Oural, à quelques encablures de la capitale, ce qui, à l’échelle de ce pays-continent, représente tout de même un bon millier de kilomètres. L’Oural, le dernier balcon avant l’immensité sibérienne, un des derniers refuges vierges où des milliers de kilomètres carrés n’ont jamais vu présence humaine. Avec L’Oural en plein cœur, on est certes loin du dépaysement décrit par le marquis de Custine avec sa Russie en 1839 ou de la truculence de Sylvain Tesson, auteur d’un superbe récit : Dans les forêts de Sibérie. Il n’empêche ! Avec une sorte de fausse candeur, Astrid Wendlandt nous gratifie d’un beau carnet de voyage dans une région aussi sauvage qu’attachante, à mi-chemin entre la modernité moscovite et le dénuement des immensités désolées de la Sibérie. Dans ces vastes contrées aux contours improbables, l’auteur raconte de bien étonnantes rencontres, comme celle d’une communauté ayant rompu avec la civilisation. A Alexandrovka se sont réunis celles et ceux qui « ont fait un pied de nez à la civilisation pour s’en créer une nouvelle. » Comment, à travers les rencontres et les liens noués, dans la description des paysages, le lecteur ne se sentirait-il pas happé par ce sentiment propre à la Russie : la démesure… ? Démesure des habitants et des lieux, c’est cela l’Oural et la Russie en plein cœur !

 

Astrid Wendlandt, L’Oural en plein cœur, Albin Michel, 2014, 216 pages, 19.50 €