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Le royaume de Sobrarbe : Journal 2005

Broché : 673 pages
Editeur : Fayard (5 novembre 2008)
Collection : LITT.GENE.
Langue : Français
ISBN-10 : 2213629897
ISBN-13 : 978-2213629896
Dimensions : 23,5 x 4,8 x 15,5 cm

 Le royaume de Sobrarbe : Journal 2005

Parmi l’œuvre foisonnante de Renaud Camus, l’écriture du journal, année après année, constitue une singularité. En plus de vingt ans, l’essayiste aura noirci des milliers de pages traçant et retraçant le cours de sa vie. Celle-ci, semblable à celle de tous les auteurs du même genre, n’a rien de singulier et de palpitant, il faut bien le reconnaître. La vie de Renaud Camus zigzague entre travail harassant – il mène de front l’écriture de plusieurs livres -, difficultés financières, voyages, relations avec les éditeurs, etc. Ce sont là des marronniers que l’on retrouve régulièrement dans le Journal de l’auteur. Alors, pourquoi prendre du temps à la lecture de ces volumes qui atteignent généralement les 600 pages ? S’ils ne sont guère passionnants, comment justifier que le lecteur y consacre autant de temps ? Deux raisons me paraissent justifier l’investissement. D’une part, la qualité du style, jamais prise en défaut. Renaud Camus, auteur des Répertoire des délicatesses du français contemporains est l’un de nos meilleurs stylistes et cela n’a pas de prix. La seconde raison de l’attachement à ce journal est que l’auteur, qui n’est pas à première vue un être atrabilaire, exhale son désamour du monde contemporain, univers qui a largué les amarres avec son histoire, sa culture et son être profond. Chez Camus, cette méfiance extrême à l’égard du monde moderne se lit à travers la constance des humeurs qui sourdent chez lui devant l’enlaidissement de nos paysages et la nocence, ce travers qu’il a constaté chez beaucoup et qui consiste à vivre comme si les autres n’existaient pas. La vacuité de l’époque, le culte de l’éphémère, ce constant bruit de fond d’un temps qui invite à la consommation et au divertissement généralisé constituent, pour l’auteur du Château de Sobrarbe, les éléments clés de la « décivilisation ».

 

Renaud Camus, Le royaume de Sobrarbe : Journal 2005, Fayard, 2008, 675 pages, 36€

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Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature

Broché : 896 pages
Editeur : Plon (25 août 2016)
Collection : Dictionnaire amoureux
Langue : Français
ISBN-10 : 2259228186
ISBN-13 : 978-2259228183
Dimensions : 13,3 x 4,6 x 20,2 cm

 Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature

Il fallait s’attendre à ce que la collection des Dictionnaires amoureux soit complétée d’un volume consacré à la littérature. C’est désormais chose faite avec ce Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature signé Pierre Assouline, à qui l’on doit, entre autres, une biographie remarquée de Georges Simenon. Rien n’est plus subjectif que l’esprit de cette collection. En conséquence, l’auteur conduit le lecteur par la main parmi les œuvres et en compagnie des auteurs vers qui penche son cœur. Sauf exception, ce dictionnaire ne parle pas des auteurs français contemporains, jugés probablement trop narcissiques. En revanche, Russes et Américains, du Nord comme du Sud, sont très présents. Les attachements de l’auteur sont immédiatement visibles, lui qui a le souci d’honorer les très grands (Faulkner, Proust, Mann, Kafka) et les moins grands comme Gaston Leroux, le créateur de Rouletabille. Surprise ! Rien sur Hugo et Balzac, mais de bien belles notices relatives à Pierre Michon et Erri de Luca, des auteurs de valeurs certes, mais peu connus du grand public. Rien non plus, évidemment, sur ces champions de l’édition que sont Marc Lévy et Guillaume Musso. Quant à J.-K Rowling, qui a imaginé le monde enchanté de Harry Potter, elle a droit à un petit article qui montre toute la réserve de Pierre Assouline à son endroit. Si l’un des buts assigné à ce livre est de donner le goût de la découverte, eh bien il est réussi ! Ici, pas d’articles fouillé d’une longueur démesurée, mais le désir d’entrer et de prendre ses aises dans cet univers magique qu’est la lecture.

 

Pierre Assouline, Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, Plon, 2016, 882 pages, 25 €

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Les plantes de la Bible et leur symbolique

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Broché : 110 pages
Editeur : Cerf (21 novembre 2014)
Collection : BIB CERF
Langue : Français
ISBN-10 : 2204102709
ISBN-13 : 978-2204102704
Dimensions : 22 x 0,7 x 16,5 cm

 Les plantes de la Bible et leur symbolique

Parmi toutes les façons de lire la Bible, il en est une à laquelle nous pensons peu. La Bible évoque d’abord et avant tout l’ancienne et la nouvelle Alliances, la relation étroite entretenue entre Dieu et son peuple. Dans leur spécificité et à leur manière, chacun des livres parle longuement de cette relation, avec ses hauts et ses bas. En même temps qu’il y a cette histoire d’amour on peut imaginer les Ecritures comme un vaste décor, avec ses paysages, ses animaux et ses plantes. Tout cela n’est pas sans importance. On doit ce kaléidoscope de couleurs et d’odeurs au fait que toute l’histoire biblique tient en une terre – la Terre Sainte – bien particulière. Si l’histoire sainte s’était déroulée dans ce qui était autrefois la Gaule, le rapport au divin aurait-il été différent ? C’est possible car, après tout, on peut très bien penser que l’horizontalité du désert pousse à la verticalité. Une végétation luxuriante ou de type nordique semble à première vue plus propices au paganisme. Le désert pousse au contraire à une certaine radicalité. Il est la matière première du monothéisme, d’abord juif, chrétien ensuite, musulman enfin.

Puisque l’histoire biblique commence dans un jardin, il eut été regrettable que l’on ne s’intéressât pas aux plantes de la Bible. Dans ce petit ouvrage très pédagogique et bien illustré, Christophe Boureux, dominicain, présente une cinquantaine de plantes et d’arbres qui jalonnent le récit biblique : l’ivraie, la mandragore, la grenade, le cèdre, le lierre, le noyer, le blé, l’ortie… La présentation de chaque plante est illustrée d’un passage biblique. Dans son texte, l’auteur, Christophe Boureux, s’est attaché à décrire la symbolique attachée à chacune de ces plantes. Cette symbolique est d’une richesse parfois incroyable. Nous qui vivons dans un monde technicien avons oublié la fonction symbolique des choses qui nous entourent. Là où nous voyons un arbre, une plante, aussi beaux soient-ils, les anciens voyaient davantage.

Une belle et originale façon d’entrer dans le grand récit de la Création. Comme le dit la quatrième de couverture : « Bienvenue dans le jardin divin ! »

 

Christophe Boureux, Les plantes de la Bible et leur symbolique, Cerf, 2014, 109 pages, 14 €

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Dictionnaire amoureux des dictionnaires

Broché : 998 pages
Editeur : Plon (3 mars 2011)
Collection : Dictionnaire amoureux
Langue : Français
ISBN-10 : 2259205119
ISBN-13 : 978-2259205115
Dimensions : 20 x 5 x 13,5 cm

 Dictionnaire amoureux des dictionnaires

Dans la série des Dictionnaires amoureux publiée par les Editions Plon, celui consacré aux dictionnaires, que l’on doit à la plume précise et féconde d’Alain Rey, est sans doute le plus fourni. C’est que, aidé par une érudition sans failles, Alain Rey multiplie les entrées, tant classiques qu’originales. L’essentiel de ce monument est occupé par des biographies de créateurs, de tous ceux qui, dès les temps les plus anciens, avaient le ferme désir de mettre en catalogues la totalité du savoir connu. Le travail qu’ils ont fourni donne lieu à la seconde grande série des entrées de ce Dictionnaire amoureux ; je veux parler des grands dictionnaires qui, sous tous les temps et toutes les latitudes, ont marqué le savoir humain : dictionnaires allemands, anglais, chinois ou arabes, latin (merci Gaffiot !) et grec (merci Bailly !). Si le livre d’Alain Rey se moque des records, il n’omet pas d’exhiber des données parfois vertigineuses, comme ce dictionnaire chinois du XV° siècle qui finit par atteindre onze mille volumes ! Plus de deux mille rédacteurs s’y étaient attelés.

D’une précision diabolique, ce Dictionnaire amoureux des dictionnaires se caractérise surtout par la virtuosité de son auteur. Auteur de plusieurs dictionnaires dont le célèbre Dictionnaire culturel, Alain Rey fait preuve d’une science quasi universelle. Existe-t-il un dictionnaire au monde dont il n’ait entendu parler ? Paradoxalement, c’est peut-être cette profusion qui déconcerte le lecteur. Emmené sur des chemins inconnus, il risque d’être désarçonné par la fougue de l’auteur de ce dictionnaire pas tout à fait comme les autres. L’historien Jacques Le Goff était, aujourd’hui disparu, était appelé l’ « ogre historien » du fait de son appétit de travail. Ne pourrait-on pas qualifier Alain Rey, par comparaison, d’ « ogre linguiste » ?

 

Alain Rey, Dictionnaire amoureux des dictionnaires, Plon, 2011, 998 pages, 27 €

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Dictionnaire amoureux de la Langue française

Broché: 752 pages
Editeur : Plon (6 novembre 2014)
Collection : Dictionnaire amoureux
Langue : Français
ISBN-10 : 2259221572
ISBN-13 : 978-2259221573
Dimensions : 20,2 x 3,9 x 13,4 cm

 Dictionnaire amoureux de la Langue française

Décidément, qu’elle est belle cette collection des « Dictionnaires amoureux » ! C’est avec un bonheur sans cesse renouvelé que le lecteur accompagne l’auteur dans un domaine qui, bien que circonscrit, incite à la liberté et au vagabondage. Dictionnaire amoureux de Stendhal, de Proust, du piano ou de l’humour, telles sont les dernières productions d’une collection qui va son petit bonhomme de chemin.

Conformément à l’esprit de la collection, les entrées ne sont pas nombreuses, environ cent cinquante. Elles peuvent alterner noms propres (par exemple « Rimbaud, Arthur ») et groupes de mots curieux et originaux (par exemple « Langage macaronique » ou « Baragouins et Cie »). A l’originalité qui fait l’esprit de la collection, Jean-Loup Chifflet, en plus de son savoir, y ajoute sa marque de fabrique : l’humour. L’article « Incendiaires de la langue » est particulièrement savoureux qui fait exploser le langage policé sous les coups de boutoir d’écrivains de caractère comme Léon Bloy ou Léon Daudet. Voyez ce que Léon Bloy écrivait de Francisque Sarcey, écrivain oublié du XIX° siècle : « Il est le nénuphar de l’enthousiasme et le bromure de potassium de la poésie. »

Autre belle surprise : les emprunts réalisés au français par des langues comme l’anglais ou le russe. Si l’on a raison avec Etiemble de se lamenter de l’invasion du franglais, qu’on se rassure en sachant que les mots grand hôtel et rendez-vous sont passés dans le langage courant Outre-Manche, et qu’en russe on dit képka pour képi et pilôty pour pilote.

L’auteur transmet avec passion et fougue son amour fou de la langue française. Comme il est regrettable que nous ne fassions pas davantage attention aux atours dont elle se pare. Les mots sonnent comme ils respirent ; ils vivent selon une petite musique délicieuse. « Oui, c’est moi, semblent-ils nous dire, voyez comme mon son est agréable et doux à l’oreille. » L’article intitulé « Musique » nous fait entendre cette magie de la langue au travers des titres de pièces composées par un Couperin, un Rameau ou un Satie : La Voluptueuse, L’Espagnolète, La Coulicam, Peccadilles importunes, Vieux sequins et vieilles cuirasses, etc.

Un dictionnaire amoureux… et savoureux !

 

Jean-Loup Chifflet, Dictionnaire amoureux de la Langue française, Plon, 2014, 736 pages, 24 €

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Russies

Broché: 203 pages
Editeur : Philippe Rey (7 octobre 2010)
Collection : DOCUMENT
Langue : Français
ISBN-10: 2848761709
ISBN-13: 978-2848761701
Dimensions : 15 x 12,8 x 1,8 cm

  Russies

Dominique Fernandez, académicien français de grande renommée, ne cesse d’arpenter la Russie, de Moscou à Vladivostok et de Saint-Pétersbourg à Irkoutsk. Il le fait en amoureux fou de cet immense espace, trente fois grand comme la France. Il sillonne donc la Russie en tous sens, à la recherche de l’âme russe. Elle se niche partout, dans le paysage, dans la religion, les comportements et les mentalités. Un de ses traits saillants est par exemple cette étrange capacité à la résignation, au fatalisme, le fatum des Anciens. A quoi est-elle due ? se demande l’auteur : « A l’influence de l’esprit oriental », au « fait d’habiter un pays sujet à des différences si énormes entre le chaud et le froid, à des sautes de températures si brusques qu’elle réduisent à néant tout essai de résistance, à l’habitude ancestrale […] d’être soumis à un pouvoir écrasant. » (p. 111)

L’auteur n’oublie pas de raconter la Russie de Vladimir Poutine. Elle n’a pas, sous sa plume, les traits mauvais que lui prête un Bernard-Henri Lévy. Même s’il reconnaît volontiers à Vladimir Poutine ses traits d’autorité, Dominique Fernandez ne lui en tient pas rancune : Poutine n’incarne-t-il pas une autre face de l’âme russe à travers la recherche de la puissance et l’aspiration à l’énergie, que l’on trouve depuis longtemps chez les héros et les artistes ?

Le livre de Dominique Fernandez est magnifiquement écrit. On ne le referme pas sans le désir d’en savoir plus, de chercher, à notre tour, ce qu’a de merveilleux et de tragique cette âme russe, une âme faite de fatalisme, espérant sans cesse en des lendemains meilleurs. « Ce n’est pas la misère qui caractérise la Russie ou qui l’a jamais caractérisée. C’est le sentiment tragique de la vie. La tragédie peut provenir de la misère. Mais la misère n’a été qu’une composante parmi d’autres plus graves, plus constantes : la violence historique, la violence climatique. » (p. 186).

Elles sont belles les Russies de Dominique Fernandez, avec ses paysages monotones, ses villages perdus aux maisons déglinguées et aux jardinets minables, ces ciels plombés. Un très beau livre d’amour !

 

Dominique Fernandez, Russies, Philippe Rey, 2014, 204 pages, 18 €

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Napoléon et la campagne de France – 1814

Broché: 368 pages
Editeur : Armand Colin (22 janvier 2014)
Collection : Hors collection
Langue : Français
ISBN-10: 2200287402
ISBN-13: 978-2200287405
Dimensions : 23,2 x 15,2 x 2 cm

 Napoléon et la campagne de France – 1814

Le centenaire de la Grande Guerre a malheureusement tendance à occulter un événement important de l’histoire de France : la campagne de France de 1814, prélude à la première abdication de l’Empereur Napoléon.

Successeur de Jean Tulard à la tête de l’Institut Napoléon, déjà auteur d’une trentaine d’ouvrages, Jacques-Olivier Boudon était bien placé pour donner, en un petit livre, une bonne synthèse de cette campagne. Il faut convenir que l’auteur réussit son pari avec maestria : style limpide, maîtrise de l’information, visée pédagogique… Bien sûr, on pourrait faire la fine bouche en se demandant ce que cet ouvrage apporte de neuf à une histoire bien connue et maintes fois racontée. Mais face à l’hémiplégie mémorielle contemporaine, l’argument est de peu de poids : il est bon de chanter, à temps et à contretemps, les belles pages de l’histoire de France. Et, quoique essentiellement militaire, celles écrites par Napoléon et sa petite armée font partie de ces dernières. Assailli par des forces infiniment supérieures, Napoléon multiplie les victoires (Vauchamps, Montereau, Montmirail…) grâce au mot d’ordre qu’on lui connaît depuis ses plus jeunes années : « Vitesse et activité », tactique qui lui permet de tenir tête à une coalition dont les armées réunies sont plusieurs fois supérieures au total des hommes qu’il a pu réunir et équiper. Le brio avec lequel Napoléon retarde l’échéance n’a qu’un temps, la disproportion des forces étant trop importante. Faisant fi de l’attitude de Napoléon et de son armée, les souverains coalisés mettent un terme à la guerre en prenant Paris. La France étant un pays extrêmement centralisé, la perte de la capitale signifie la fin de l’Empire. On sait la suite : l’abdication de Fontainebleau, le départ pour l’Ile d’Elbe, puis les Cent-Jours et enfin Waterloo.

Jacques-Olivier Boudon livre une synthèse accomplie de cet hiver 1814, n’oubliant pas les fronts périphériques comme l’Italie ou la difficulté de mobiliser un peuple en guerre constante depuis plus de vingt ans. Bref, un beau livre pour une belle page d’histoire.

 

Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et la campagne de France – 1814, Armand Colin, 2014, 365 pages, 20 €

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Réenchanter la science

Broché: 450 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (28 août 2013)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10: 2226245456
ISBN-13: 978-2226245458
Dimensions : 23,8 x 15,4 x 3,4 cm

 Réenchanter la science

En conclusion de son livre Notre existence a-t-elle un sens ?, l’historien des sciences Jean Staune écrivait que désormais les matérialistes avaient du souci à se faire. En effet, beaucoup de leurs positions, à force d’être rabotées depuis quelques décennies, deviennent intenables. En dix chapitres fort lisibles par les néophytes, Rupert Sheldrake démonte la majorité des éléments sur lesquels s’établit la science mécaniste. L’établissement de celle-ci, au XIX° siècle, n’est plus qu’un lointain souvenir. L’avènement de la physique quantique et l’idée qu’il existe un autre niveau de réalité, non perceptible à nos sens, fait de plus en plus de chemin, au grand dam des matérialistes qui, pour s’y opposer, n’ont d’autre choix que la dénégation. Entre ces deux conceptions de la science, le débat est devenu difficile tant les tenants du matérialisme sont dogmatiques. Si vous leur dites : « prodige », « inexpliqué » ou « télépathie », ils répondent aussi sec : « charlatanisme », « illusion » et « tromperie ». Pour R. Sheldrake, un tel comportement, fermé à tout ce qui n’est pas rationnellement expliqué ressort du dogmatisme le plus obtus.

En dix points, l’auteur, scientifique de son état, met à mal les croyances les plus fermes des matérialistes. Il tente de prendre ces derniers au mot en leur mettant les yeux devant dix défis. S’ils le peuvent, qu’ils démontrent par exemple l’immuabilité des lois de la nature ! Qu’ils donnent la preuve que la mémoire est stockée dans une partie précise du cerveau ou que la médecine mécanique contemporaine est la seule efficace ! Il faut lire Sheldrake pour se rendre compte à quel point de tels arguments ont du poids. Ses demandes insistantes pour l’émergence d’un débat fécond entre scientifiques sont plus que jamais à prendre en considération. Cette discussion doit être ouverte aux familles philosophiques et religieuses.

Alors que les découvertes scientifiques connaissent une stagnation, l’auteur s’interroge. Pour lui, pas de doute, il faut s’aventurer « hors des sentiers battus de la recherche conventionnelle », se poser enfin les questions interdites depuis trop longtemps. Passionnant de bout en bout, Réenchanter la science y incite fortement.

 

Rupert Sheldrake, Réenchanter la science, Albin Michel, 2013, 424 pages, 24 €

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Remonter la Marne

Broché: 264 pages
Editeur : Fayard (13 février 2013)
Collection : Littérature Française
Langue : Français
ISBN-10: 2213654719
ISBN-13: 978-2213654713
Dimensions : 21,2 x 13,4 x 2,8 cm

 Remonter la Marne

Jean-Paul Kauffmann, ancien otage au Liban, écrivain, rédacteur en chef de L’amateur de cigares, est un formidable conteur. Dans L’Arche des Kerguelen ou La chambre noire de Longwood, il avait déjà montré sa capacité à faire revivre le passé, à l’interroger tout en soumettant à la question les modes et travers de l’époque contemporaine. L’année dernière, durant sept semaines, il a remonté à pied le cours de la Marne, de Paris jusqu’à sa source, en Haute-Marne. Ici, pas d’exploit physique ; il s’agissait pour l’auteur de baguenauder le long du cours d’eau, de prendre le temps de bavarder avec des indigènes, de s’arrêter dans telle petite ville pour visiter un musée fameux, d’honorer des personnages célèbres originaires des régions traversées (dom Pérignon, Alfred Loisy…) et, plus généralement, de se faire une idée de la France profonde dans ces départements qui, chaque année, perdent une part de leur population et de leur industrie. Au-delà des aspects pratiques inhérents à la marche en solitaire (ne pas s’égarer, trouver un hôtel chaque soir…), il reste le tableau de la France rurale que dresse l’auteur, tableau que la marche, avec la lenteur qu’elle suppose, restitue le moins inadéquatement. Dans ces petites villes endormies, ces villages presque vides, l’auteur a vu une France mal arrimée au progrès à tout crin, une France se défiant d’une mondialisation à pas redoublés. Cette France des bords de la Marne, c’est la France des petits blancs, population simple et besogneuse, ignorée des politiques : politique de la ville, politique du logement, politique de tout ce qu’on veut… Mais une France rétive à l’air du temps, résistant du mieux qu’elle peut aux assauts d’un progrès devant lequel tout doit plier. Le promeneur s’inquiète pour les hommes et pour les paysages, souvent saccagés dès lors, par exemple, que l’on gagne l’entrée d’une ville. Cette « France des doublettes » semble plus ou moins à l’abandon, mais ne s’en plaint pas forcément car il y a des abandons plus faciles à supporter que certaines prises en main. J.-P. Kauffmann dépeint un pays amère et désenchanté. Quant à l’âme de la France, l’auteur la trouve en peine. « Parmi ces hommes et ces femmes entrevus, écrit-il, beaucoup ont tourné le dos au monde qui leur était assigné » (p. 186)

Dans ce livre initiatique à la rencontre de la France des campagnes, Jean-Paul Kauffmann y ajoute son goût pour les rencontres et la capacité de voir et de comprendre que lui donne sa vaste culture. Un beau livre, nostalgique et intelligent.

 

Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne, Fayard, 2013, 262 pages, 18.50 €

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François Mauriac : Biographie intime (1885-1940)

Broché: 676 pages
Editeur : Fayard (4 mars 2009)
Collection : Documents
Langue : Français
ISBN-10: 2213626367
ISBN-13: 978-2213626369
Dimensions : 23,4 x 14,8 x 5,4 cm

 François Mauriac – Biographie intime (1885-1940)

Après la superbe biographie de l’écrivain bordelais par Jean Lacouture, on pensait qu’il était impossible d’aller plus loin. Tout semblait avoir été dit de l’auteur du Nœud de vipères. Le livre de Jean-Luc Barré prouve que l’appréciation était pour le moins aventureuse. Jean-Luc Barré réussit en effet à relever un défi qui était loin d’être une gageure : donner une biographie de François Mauriac prenant appui sur la vie intime de l’auteur, avec ce qu’elle recèle de non-dits et de complexité. Toujours précis, jamais vulgaire, Jean-Luc Barré réussit le tour de force de montrer les multiples facettes d’un homme, catholique de surcroît, porteur d’un lourd secret. Celui qui, dans ses romans, s’était tant intéressé aux relations familiales compliquées de la bourgeoisie, était-il l’homosexuel refoulé décrit par J.-L. Barré ? Au vu des « amitiés particulières » nouées par l’auteur du Mystère Frontenac, l’analyse ne laisse guère de place au doute. Mais là n’est pas la question, insiste l’auteur de la biographie. Il s’agit pour lui de montrer la façon dont l’homosexualité inaccomplie de Mauriac influença son travail de romancier. L’ambition de cette biographie est donc d’ordre purement littéraire ; elle vise à montrer comment le disséqueur des âmes qu’était Mauriac était lui-même une âme tourmentée, ceci expliquant certainement cela. Pudique et mystérieux, François Mauriac a enveloppé de mystère son être profond. Contrairement à Gide par exemple, l’envie de se mettre à nu ne lui est jamais venue. Comme l’écrit Jean-Luc Barré en préface, « mémoires et journaux intimes ne sont jamais pour Mauriac que leurre et mise en scène permettant à l’auteur de préserver ses masques. » (p. 12)

Reste la question religieuse, donnée essentielle de l’œuvre mauriacienne. Mauriac lutta une bonne partie de sa vie à mettre en adéquation ses penchants secrets et son orthodoxie catholique. En a-t-il souffert ? Pour Jean-Luc Barré, incontestablement. Face à cette souffrance, Mauriac supplie le ciel de lui accorder la grâce de la conversion. Ce n’est pas un hasard si le présent livre se clôt sur l’année 1940. A cette date, Mauriac avait déjà la ferme volonté de devenir un écrivain engagé. La guerre accéléra sa prise de conscience.

Ce Mauriac est une référence en matière de biographie.

Jean-Luc Barré, François Mauriac – Biographie intime (1885-1940), Fayard, 2009, 642 pages, 28 €